Destination Kribi. Prendre l'air.

J’ai du mal à trouver la beauté. Ça ne me ressemble pas. Ça doit être ça le choc culturel. Je pense que c’est la première fois que j’en vis un réellement. Ce matin, dans un bus vers Kribi, vers la plage, je suis plongée dans mes réflexions. 


Je viens de vivre une expérience désagréable. Ce n’est pas la première. Assurément pas la dernière non plus. Elle a été provoquée par le fait qu’ici, je fais partie d’une minorité visible. Très visible. Et assez rare. 


Je suis dans un grand autobus. Nous sommes une quarantaine de personnes. À travers: un blanc qui a sa citoyenneté camerounaise. Lui, on ne l’importune pas. Une canadienne noire. Elle non plus, on ne l’importune pas. Et deux canadiennes blanches. Anne et moi. On présente nos copies de passeport certifiées, estampillés, payées. L’officier les gardes en main. Nous fait mettre de côté. Poursuit le contrôle de chaque passager puis nous fait venir dans la cabane. Ils sont deux. Deux autres officiers entrent. Puis deux autres encore. Tactique d’intimidation. On commence à nous dire que c’est l’immigration qui doit estampier nos copies - ce qui n’est pas le cas. Et ce qu’on sait très bien être faux. Ils discutent. Cherchent des poux. On sait très bien que tout est en ordre. Anne tente de discuter, parle de notre proximité avec une ministre. On commence à nous parler de nourriture. Anne sort un billet, soudain, le discours change « je n’ai pas demandé l’argent ». Bla-bla-bla. Tu n’as pas demandé l’argent, mais tu as tendue la main et nous a laissé reprendre nos papiers quand le billet est apparu. Corruption. Abus de pouvoir. Frustration. Sentiment d’injustice. On devra renouveler cette mascarade d’autres fois en route. Pénible. 

Je regarde par la fenêtre. Je vois beaucoup de vert. Un vert un peu terni par la poussière et le manque de pluie, mais tout de même. Une forêt dense et haute. Diversifiée. Prendre le temps de l’observer mieux pour la décrire m’aide à l’apprécier plus. Au premier regard, elle est belle, mais elle ne m’apaise pas. Je me permets un deuxième, un troisième, un dixième regard. Une observation prolongée. Je reconnais une sorte d’arbre immense, qui dépasse majestueusement tous les autres. Je ne saurais le nommer. Mais je l’ai vu ailleurs. En Tanzanie peut-être ? En Afrique du Sud sûrement? Je perçois plus de nuances dans les couleurs. Je me demande si ces plantes grimpantes étouffent ou sont en harmonie avec les troncs qu’elles envahissent. On traverse des palmeraies. Des petits champs de bananier. De temps à autre, je vois des bâtiments de terre ou de ciment, des habitations. De rares personnes. Je ne le ressens pas encore, mais j’ai espoir que sortir de la ville apaise un peu mon système nerveux. La nature a ce pouvoir. La forêt. La mer. J’espère ressentir l’action de leur magie. 



J’ai du mal à trouver la beauté. Je la vois. Objectivement. Une belle fleur. Cette forêt gracieuse et riche que l’on traverse. Cette femme qui porte son bébé au dos. Je vois la beauté. Mais je la ressens peu. Mon cœur n’est pas encore ouvert pour les grands coups ! Il est au neutre. Sur ses gardes. 


Sur ses gardes comme mon esprit. Hyper vigilant. Pour analyser mon environnement. Pour surveiller mes biens. Pour ne pas me faire avoir, moi - la blanche. 


On traverse un petit marché. On est en région. Il y a moins de variété, mais aussi moins de monde. C’est aéré. Les gens ont de l’espace. Je me répète. J’aime les villages. 
Ça fera trois semaines demain que je suis ici. Mon entourage ici pense que ça fait deux mois. Moi, j’ai l’impression de ne pas avoir pu arriver vraiment, encore. Chez nous, on dit « je m’en viens ». Ici on dit plutôt « je suis en train d’arriver ».  C’est ce que je fais. Je suis en train de, mais je n’y suis pas encore. Je suis lente. J’arrive lentement. Je démarre lentement. Tout comme je me réveille lentement le matin. C’est mon rythme. 

Et mon arrivée ne l’a pas suivi. Sitôt débarquée au pays, je suis confronté au flou de mon mandat. Avant même d’avoir la moindre connaissance du milieu, je dois préciser ce que je vais faire. Avant même d’être physiquement et psychologiquement arrivée, je dois projeter le résultat de mes travaux de 6 mois. 

Naviguer dans le flou. Accepter le chaos. Oui, ok. Mais c’est inconfortable! Surtout quand les repères sont inexistants. 

Je me montre vulnérable à écrire tout ceci. On dirait que j’aurais besoin d’ajouter que je vais bien malgré tout, que je ris tous les jours, que je développe des amitiés. Mais c’est mon égo qui parle ainsi. Parce que l’élan d’écriture aujourd’hui ce n’est pas ça. C’est celui qui me permet de « dire à voix haute » ce qui m’habite dans l’instant. 

Je n’ai pas besoin qu’on me dise, "donne-toi le temps". Je le sais. Je me le donne. J’entrevois même déjà les apprentissages que je vais retirer de cette expérience de vie. Je sais que je vais ancrer dans ma mémoire des souvenirs qui seront éternels, et heureux. Seulement, je sais - et peut-être que ça changera avec le temps, mais pour l’instant j’ai une impression de savoir - que ce n’est pas « ma » place. C’est difficile pour moi de ne pas comparer … alors je me permets. Quand j’ai mis les pieds à Luang Prabang, au Laos, la première fois, je me suis sentie bien instantanément. J’avais, justement, eu l’impression d’être « arrivée ». C’est cette sensation qui me manque présentement. 



Je me réveille d’une sieste d’autobus. Déjà deux heures de plus que la durée prévue que nous roulons. Le soleil brille. Il brille pour vrai. Je distingue même de gros nuages blancs dans le ciel. J’ai un sourire intérieur qui s’installe …. Une brèche hors de l’épais smog. Bientôt, je vais voir la mer …. 🫶


________



La mer m’a fait un bien fou. Je m’y suis plongée des heures. La brise presque trop chaude, mais salutaire m’a bercée pendant 48h. 

Je me suis baladée tranquillement à pied à travers une petite ville. J’ai marché pied nu sur la plage. J’ai fait un tour de pirogue aux sons des oiseaux et des clapotis de l’eau. 
La nature est ma thérapie. 
Et je reconfirme que je ne suis pas faite pour les grandes villes. Ça me rassure un peu de mettre la faute de mon adaptation sur l’effet grande ville, et pas seulement sur le Cameroun ! Tout de même, j’ai une tension au niveau du plexus à bord de l’autobus du retour. Un début d’anxiété, et une tristesse de quitter le calme de la plage et l’énergie de l’océan. 





Commentaires

  1. Ouf Laurence tu es mon idole tellement forte…et capable de dire et parler de ton mal intérieur je te souhaite de te retrouver bientôt tu vas y arriver gros bisous Isabelle 💕

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  2. J'ai aussi ce don d'émerveillement. Je vois le beau en toute chose.
    Il y a quelques années, j'ai vécu un choc, peut-être même le choc de ma vie. Et pouf, le don s'est endormi. Tout s'est endormi en moi. L'automatisme de la vie a pris le dessus. L'instinct de survie a pris le relais. Tout étais fade. Comme toi, je pouvais rire, avoir des échanges sociaux, développer des amitiés. Mais la pétillance n'éveillait plus mes cellules. Tu le décris bien avec l'image de l'hyper-vigilance.
    Ça a pris plus d'un an avant de regoûter aux frissons de la beauté. Ce n'est pas encore 100% revenu. Ça reviendra, c'est mon essence; pas le choix!
    Tout ça pour dire que je comprends exactement ce que tu décris. 🕊️
    Je t'envoie un vent de douceur Laurence.
    Odrée

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    1. Merci Odrée! J'espère que ce sera moins long que ça...! Déjà, j'ai écris ce récit il y a tout de même plusieurs jours et je commence à retrouver mes aises. J'ai confiance. Ton message me touche et c'est bon se sentir comprise! merci!

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  3. J’aimerais etre avec toi et pouvoir te prendre dans mes bras …. Ma grande sœur d’amour. Je n’ai jamais aimé les villes non plus. Je pense même que Montréal me fait cet effet-là ! :p Ta légèreté ne sera pas loin et on t’aidera à la retrouver si tu la perds en chemin !! :)

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  4. Je t'envoie une vague d'amour de Bonaventure et un peu de la mer dans une bouteillede gin. Je m'ennuie de voyager. Ces moments d'insécurités m'ont toujours fait capoter. Prends soin !

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  5. Chère Laurence
    Ferme les yeux, nous sommes tous là avec toi, merci de partager ta vulnérabilité.
    Retrouve au plus profond de de toi le sens de cette expérience, cherche le cadeau.
    Je t’aime 💙
    Lyne

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    1. J'accueille ta douceur et ta bienveillance avec le coeur ouvert, merci! Je suis certaine qu'il n'est pas loin ce cadeau. Simplement, il porte un peu plus d'emballage qu'à l'habitude! xxxxx

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  6. Chère Laurence, je te trouve tellement courageuse. Je te souhaite que ce sentiment s’apaise. C’est toute qu’une expérience de vie!! Merci de nous partager tout ceci!! Douceur et légèreté pour la suite. Janie xx

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  7. Cette sensation de flou et de chaos, je l'ai vécu au Mexique et surtout au Chili. On vient d'une société très carré, avec des cadres sécurisants. Le moyen de survie que j'ai adopté, c'est d'embrasser ce chaos et de me laisser porter. Mais c'est tout un défi de deconstruire le cadre où on a grandit. Le racisme ici que tu vis, permet aussi de comprendre la réalité des minorités chez nous. Je le voyais comme ça quand je vivais des situations difficiles là bas et en France. J'ai eu aussi un choc culturel au Québec, avec l'arrivée de la scolarité d'Alma et quand les québécois imitent mon accent. Je souris, je reste bête et solidaire envers les vraies minorités visibles ici qui doivent vivre 10 fois pire. Ça augmentent mon empathie (faut trouver du positif dans tout ;) )

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    1. C'est Anne-Sophie by the way ;)

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    2. Oui, c'est clair que ça fait partie de ce que je pourrai réellement retirer de cette expérience, de saisir (au moins en partie) ce que vive les groupes minoritaires visibles chez nous!

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  8. Bonjour Laurence,
    Merci de partager ce qui t’habite en révélant ton humanité. Le voyage est toujours intérieur! Luc

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  9. Allô Laurence, les pays d’Afrique ont des histoires bien ancrées et déterminantes qui se superposent. Elles sont immensément riches mais peu accessibles. Donc tout à fait déroutantes. Juste pour en citer quelques une, il y a le colonialisme, les tensions ancestrales entre ethnies, les guerres de pouvoir politiques, les luttes de classes contemporaines, le clash entre les sexes, les âges et la pigmentation de la peau, et tout ça dans ta société d’accueil, je parle même pas des visions différenciées de « l’aide » ! Mon conseil de vieille matante: laisse l’eau couler sur le dos du canard 🦆 XXX France

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  10. Merci de nous laisser entrer dans tes pensées.
    J'ai hâte de te rejaser de vive voix.
    xx
    Geneviève

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  11. Ma grande et belle Laurence, je suis touchée de te lire. Ton talent nous permet de vibrer à ta réalité. Ça fait déjà 20 ans que j’ai mis les pieds en Afrique et il m’en reste un cœur élargi & une grande humilité face à tout ce que je ne saisis pas de cette humanité. Est-ce que je serais game de me propulser dans cette aventure inconfortable aujourd’hui?! Je t’admire. Tiens bon! Tu es magnifique de vérité et de courage. J’ai déjà hâte à la suite et je sens que le « pétillement » ne se cache pas si loin. Je t’aime ❤️ Steph, grand câlin

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  12. Très très chère Laurence , En te lisant , une fois de plus , je suis plus qu’émue 😌… Ton don inné pour non seulement l’écriture mais la vérité immense qui se dégage des mots nous transportent ds l’ailleurs que tu vis profondément. Ta nouvelle mission, après tout, est peut- être justement de nous enseigner cette humanité de l’autre bout du monde que tu nous fais découvrir , et ce , presqu’en direct en la vivant . Mille mercis de ton immense générosité à partager ton aventure … Après chaque lecture , j’en demeure grandie 🫶

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    1. C’était Chantal B. 😘

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    2. Tu m'encourages à poursuivre mon écriture. Parfois, je crains d'avoir l'air négative... mais tu reçois mon message de la meilleure des façons! Merci!

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  13. Allo Laurence! Ton récit me fait vivre et revivre plein d’émotions! J’ai souvent l’impression d’être complètement larguée dans les villes, qu’elles se trouvent en Amérique du Nord ou sur un autre continent. Et aussitôt que j’arrive dans un village je retrouve mes repères. Au Sénégal, je me sentais même parfois mieux adaptée dans les petits villages de bord de mer que mes collègues dakkarois qui s’ennuyaient le soir sans les bars ou le cinéma! J’en suis arrivée à la conclusion que la différence culturelle est parfois plus forte entre ville et campagne qu’entre deux peuples. Je sais pas si tu le remarques aussi?

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    1. C’est Marianne btw!

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    2. Ouf, tellement! Tu mets parfaitement le doigt sur un de mes plus grands "clash". Dès que je sors de la ville, je me sens plus apaisée, moins désorientée, moins en surcharge et moins en hypervigilance. Comme si mes repères plus faciles sont les arbres, la mer, le calme, le choix minimal de resto et de bars, voir même leur quasi absence...! Alors que oui, certains citadins d'ici en parle comme des endroits plates...!

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  14. Ma Lau ❤️ Ça m'aura pris un peu de temps, mais je rattrape mes lectures. Je pense à toi, dans tout ce qui te brasse en ce moment. Merci de partager et de te rendre vulnérable, c'est une force que j'admire. Gros becs d'ici !

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